La peur féodale

4 Oct 2020 | Réflexion libre

Confiance et abandon

La paix appartient au lâcher prise, à ceux qui relâchent l’étau sur leur vie. La paix appartient à la confiance, à ceux qui s’abandonnent au courant, sans résister.

Se laisser glisser et être consciente, alerte, les sens en éveil. Je ressens dans l’instant la solidarité du vivant, des éléments qui m’entourent et me soutiennent. L’instant fait sens, indicible et mystérieux, et résonne comme une évidence. Il éveille le cœur à une joie sans mots, au delà des causes, puissante et transcendante.

Derrière le masque

Mais déjà s’élève la grande Peur aux multiples visages. Je connais ces visages. Innombrables déjà sont ceux dont j’ai subi la terreur. Les ai-je surmontés ? Versatile et redoutable, elle se travestit sans rougir et multiplie sans fin les rôles qu’elle incarne. Insidieuse et sournoise, elle s’infiltre dans toutes les failles.

Le pouvoir de la Peur est immense. Elle enserre mon esprit. Elle le réduit en esclave. Elle le plonge dans l’illusion et se nourrit de mes manques. Elle s’enfonce dans la chair molle de mes doutes, menaçant mes vaines possessions. La peur du diable est plus puissante que le diable lui-même. Et d’autres en jouent pour me contraindre.
La grande Peur s’impose en despote. Une suzeraine légitimée dont je suis le sujet. Elle me contrôle, me tyrannise, m’asservit et pourtant je  la vénère. Elle domine sur mon fief, usant de toutes les ruses pour maquiller mon réel.

Théâtre d’ombres

Elle m’illusionne en jouant de mes propres illusions. Elle trompe mes sens, mon intuition et me confronte à ma perte, à ma mort, à mon néant.
Lorsqu’enfin je suis recroquevillée de terreur, la grande dame se penche à mon oreille, me susurre des mots rassurants et pour me protéger, m’enferme. Inlassablement, elle me répète que le danger est partout, dehors, en l’autre, en moi. Elle m’incite à la méfiance, à la suspicion.  Elle me sépare, me divise, m’isole. Et avant tout de moi-même.
Finalement, abandonnée au vertige du vide de mon être déserté, me croyant incapable, seule et suspecte, je me soumets à sa tyrannie avec docilité.

La peur en infiltrant mon esprit se tient dans l’ombre de mes croyances. De cette manière, je crois la posséder et même la contrôler. Naïve arrogance.

Un acte de courage

Avec peine, je me souviens. Malgré la domination de son pouvoir, elle n’a guère d’autre demeure que mon esprit puisqu’elle n’est rien sinon le produit de mes pensées affolées. Ainsi moi seule peux la nourrir ou l’affamer.

La paix appartient à la liberté, à ceux qui savent entendre le murmure de leur être digne et sans entrave, dans l’épaisseur même de leur obscurité.
Un seul acte possible. Un acte de courage. Embrasser la grande Peur, ma compagne et la laisser doucement s’évanouir, les yeux ouverts sur l’océan de lumière, saturé de l’encre distillé de mes cauchemars.

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